Un pharmacien devenu « viticulteur » : Jean Fougerat – 1863-1932.

Jean Fougerat est né le 18 avril 1863 à Saint-Mary, dans le canton de Saint-Claud, au sein d'une modeste famille d'agriculteur. Devenu orphelin, il est élevé aux frais de son oncle qui l'inscrit au lycée d'Angoulême. Une fois bachelier, il poursuit ses études à la faculté de Bordeaux et devient licencié ès-Lettres et diplômé de pharmacie. Quelques années plus tard, il se retrouve à Toulouse pour diriger des travaux pratiques à la faculté de médecine. Rapidement déçu, il gagne Paris où il achète une pharmacie. Par ses nombreux contacts avec des physiciens et des chimistes français et étrangers, il s'investit dans la recherche. En 1894, il découvre la formule d'un sirop antitussif qu'il appelle Rami. En deux ans, le médicament obtient un succès retentissant, ce qui lui permet d'ouvrir une usine à Levallois puis à Milan et à Barcelone, des succursales en Allemagne et en Autriche. À 40 ans, il détient une solide aisance financière et une grande célébrité.

Cependant, il ne renie pas ses origines charentaises. En 1897, son cousin germain, Henri Rambaud lui demande de consacrer une partie de sa fortune à la reconstitution du vignoble charentais. Jean Fougerat investit dans les terres abandonnées par les agriculteurs ruinés par le phylloxéra. Il achète des propriétés à Bois-Charente sur la commune de Graves, à Bourg-Charente, au Chillot près de Saint-Preuil et s'offre le domaine de la Chapelle à Champmillon près d'Angoulême. À Lignières-Sonneville, entre 1898 et 1901, plusieurs hectares de terres sont acquis à Bois Barit aux Justices. Ses propriétés de Sologne deviennent des espaces de chasse. En 1906, il se retrouve à la tête d'un vignoble de 350 ha, produisant chaque année 22 000 hl de vin et 3 000 hl d'eaux-de-vie.

Cette prodigieuse ascension d'un homme extérieur au vignoble cognaçais dérange les maisons de commerce de Jarnac et de Cognac. Son désir de s'impliquer dans la vie politique cognaçaise ne lui favorise pas l'ouverture commerciale. Alors, ne pouvant négocier ses récoltes, il s'engage dans d'importantes campagnes de distillation et de stockage au Chillot sur la commune de Saint-Preuil, à Bourg-Charente et à Champmillon ; il y fait construire des chaudières et des fûts s'entassent dans d'immenses chais surveillés par une centaine d'employés. Sur la commune de Graves, à Bois-Charente, il réalise une station viticole où ses collaborateurs préparent les plantations des futurs vignobles et améliorent les procédés de distillation. Ses revenus inquiètent le négoce de Cognac dans la mesure où un personnage jusqu'alors inconnu peut réussir sans commercialiser sa production. Devenu riche, il lui manque l'accès à la notabilité régionale, il pense l'obtenir par la politique, mais le négoce ne lui laisse aucune chance, il subit un cuisant échec électoral dans le Cognaçais. Humilié, il se replie vers l'action sociale et se fixe en Angoumois. Sans charge de famille, il distribue de nombreux avantages financiers à ses employés et protège les mères de famille de Charente. La ligue des familles nombreuses d'au moins quatre enfants du canton de Hiersac où il est conseiller général, reçoit de nombreux subsides ; le président de l'association, père de douze enfants est largement récompensé.

Lorsqu'il décède le 31 mars 1932, ayant bien vécu grâce aux revenus du sirop Rami, il est à la tête d'une fortune évaluée à 120 millions de francs. Sans héritier, il lègue une rente à ses serviteurs, ouvriers et employés, ainsi qu'aux familles nombreuses attachées à la terre des cantons de Châteauneuf et Hiersac. Le reste de ses biens revient au Bureau de Bienfaisance de la ville d'Angoulême, afin d'affirmer son indépendance vis-à-vis du monde viticole cognaçais. La ville doit s'engager à construire un hospice et dans le parc de Bois-Charente, près de son centre de recherches viticoles, un monument de marbre rouge à la gloire de la viticulture charentaise lui servira également de tombeau. Maître Jobit, avocat à la cour d'appel de Paris, exécuteur testamentaire veille à la réalisation des volontés de Jean Fougerat. Des sculpteurs parisiens sont chargés de la décoration de l'édifice. Le transfert de la sépulture en terre charentaise s'effectue le 27 avril 1934, en présence des autorités préfectorales de Cognac et d'Angoulême, du maire du chef-lieu de département et d'une foule nombreuse. Les journaux départementaux, Le Matin Charentais et La Charente réalisent un reportage précis de la cérémonie tandis que l'Indicateur de Cognac ignore l'événement.

Des Charentais, meneurs d'hommes, disposant aussi de moyens financiers furent les artisans de la reconstitution partielle du vignoble. Une vingtaine d'années de persévérance débouche sur une belle récompense. Par la durée de l'épreuve, la vie agricole régionale en sort totalement bouleversée. Les étendues en vigne sont plutôt réduites et localisées principalement dans le Cognaçais. Le renouveau du vignoble souffre aussi de la nouvelle situation économique de la fin du siècle.

Source : Le cognac à la conquête du monde, de Gilles Bernard.