Chaque année, depuis que je pouvais marcher, mon père m'y emmenait ce matin-là. Nous partions à la pique du jour et il en profitait pour cueillir avant le lever du soleil, comme il convient, les fleurs de mille-pertuis qu'on fait macérer dans l'huile pour les blessures, les feuilles de noyer dont l'infusion dissipe, au printemps, les tournements de tête et soulage les maux d'yeux. Puis il montait au cerisier, sans échelle, à la force des bras et des genoux et, tout petit, là-haut, dans les feuilles, à côté de son fin panier de bois suspendu par un crochet à une branche, il me contait des histoires lointaines et, de temps à autre, me jetait un rameau lourd de fruits qui tombait à mes pieds comme un perdreau blessé. Il voulut m'y emmener encore cette année-là, et ce fut la dernière... De retour à la maison, il planta sur le fumier, comme de coutume, un pied d'aubépine enguirlandé d'une poignée d'épis, tandis que ma mère suspendait en ex-voto aux contrevents de la maison et aux portes des étables des bouquets de roses rouges et des branches de groseillier. Ensuite il chaula le froment de semence et marqua d'une croix le portail de la grange, comme cela se fait encore aujourd'hui. En prévision de la nuit suivante que nous devions passer sur les routes, nous nous mîmes au lit avec le soleil, à l'heure où les jeunes gens, pour célébrer la fête de l'été, font sonner les cornes à plein souffle et où les jeunes filles s'assemblent pour la danse autour des feux de joie. Le lendemain matin, ma mère me fit mettre mes meilleurs habits et, par des sentiers détournés où je sentais bien qu'elle voulait cacher sa honte, elle m'emmena à l'église d'Eymouthiers pour y entendre la messe, y brûler une chandelle devant l'image de saint Pierre et faire lire sur ma tête l'évangile du jour. Toute la clarté du plus beau jour de l'été ne pouvait dissiper la tristesse de ce vallon où se tient encore le même village et qui a peu changé depuis. Des fonds humides où croît le jonc, où fleurit la reine-des-prés, montait une buée chaude, endormante, lourde et chargée d'inquiétude, imprégnée de fièvre comme un air de maladie. Le vert sombre des châtaigniers, qui commençaient tout juste à fleurir, mais dont les fleurs ont cette teinte grise qui est comme la nuance propre de cette terre sans joie ; l'air farouche des côtes de Fontbrune que nous laissions derrière nous et qui, dans le lointain, semblaient plus escarpées, plus rocheuses, moins amènes ; enfin la pauvre mine de ce village auquel faisait vis-à-vis, sur l'autre versant, un frère tout pareil, Puyservaud, tout cela donnait une impression de misère, presque de désolation, qui s'accordait à notre ennui et que notre ignorance de toute poésie ne nous privait point de sentir. L'église, aujourd'hui disparue, était petite, basse et sombre, ne prenant jour que par de chiches fenêtres dont l'embrasure, évasée en dedans, allait mourir au ras des murs épais en d'étroites meurtrières. On y éprouvait la crainte d'un dieu plus sévère que juste, et froid comme ces ténèbres où il se tenait invisible et muet. Partout les maisons de Dieu ressemblent aux maisons de l'homme. Une église claire et gaie se pouvait-elle imaginer parmi ces sombres masures ? Une dévotion où la pensée du malheur et de la mort est toujours présente s'accommoderait-elle de clarté ? Nous étions seuls, ma mère et moi, et nous eûmes pour nous deux toutes les bénédictions du vieux prêtre qui, les mains écartées à hauteur du visage, se tournait de temps en temps vers nous. De l'autel pauvrement éclairé, ses mains blanches et son visage pâle semblaient rayonner sur nous une tendre pitié. Il nous parlait, seuls avec lui, un langage incompréhensible et magnifique dont le murmure endormait notre douleur; puis il se tournait vers l'autel et semblait, détaché de nous qui ne pouvions lui répondre, s'entretenir avec soi-même ou causer avec son Dieu.

(Noël Sabord, 1943)