Les seigneurs de L'Isle-d'Espagnac et leur logis
Bulletin de la Société archéologique et historique de la Charente, 1979/80

Au cœur de ce qui fut ensuite la paroisse était une « isle » avec ses marécages aujourd’hui asséchés, sa rivière de Font-Noire, sa Petite Rivière et le ruisseau de Lunesse l’enserrant.

A. Le domaine de Spanius (1), gentilhomme gallo-romain qui lui aurait donné son nom, devait s'étendre par là ; on a trouvé assez de vestiges aux alentours (2)

Au début de la féodalité les d’Espagnac, peut-être descendants du même étaient puissants vassaux de l’évêque d’Angoulême envers lequel ils étaient tenus à hommage lige d’une paire d’éperons dorés à mutation de seigneur et vassal (3).

Cependant c’est le Chapitre cathédral (4) qui eut droit de haute, basse et moyenne justice dans la paroisse (4). Géraude d’Espagnac vivait en 1189, Guillaume en 1236 et Foulques son fils, puis Jean, damoiseau, héritier de Foucaud Blanchard en 1381, Pierre propriétaire à Angoulême, Fouguet en 1397, enfin Mathurine de 1469 a 1489. Ils avaient tous de beaux prénoms qui sonnaient clair. Leur fief d’Espagnac, au sein duquel se construisit l’église peut-être au temps de Géraude, peut-être avant, sera qualifié plus tard de « considérable » par un historien de l’Angoumois (5) mais ils avaient encore un domaine en Soyaux dit « Maine d’Espagnac », le mas de Lunesse dans Angoulême, des biens dans les châtellenies de Montignac, La Rochefoucauld et Villebois, une petite île en Nersac qui porte leur nom. Géraude possède une part de l’écluse, moulins et anguillards à Thouérat sur la Charente, Pierre un verger au faubourg Saint-Ausone, et Mathurine, en épousant Pierre de Nossay, le rend seigneur de Château-Renaud en Fontenille au XVe siècle (6).

Le 17 novembre 1610, François d’Espagnac, écuyer, sieur de Lavau, est lieutenant de M. le Vice-Sénéchal d’Angoumois au pays d’Aunis, ville et gouvernement de La Rochelle. Peut-être s’agit-il d’un descendant, mais le fief a changé de mains puisque le 7 avril 1518 il est à Jean de Reffuges, seigneur des Bordes et de L’Isle-d’Espagnac. François, son fils, vend la seigneurie maison, moulin, « fuye » et tout ce qui en dépend, le 25 janvier 1528, à Jean Arnaud qui devient seigneur de L’Isle-d’Espagnac et l’est déjà des Gouffiers. Son blason était d’azur à un croissant d’argent surmonté d’une étoile d’or. En 1547, sa veuve Marguerite Doucet, dite Dame de L’Isle-d’Espagnac, leur fils Jean Arnaud, avocat au Parlement, échangent au Chapitre cathédral la seigneurie féodale d’Entreroche qu’ils possèdent pour le village de La Font et les terres avoisinantes jouxtant celles de leur fief d’Espagnac (7). Ils seront tenus à hommage et devoir d’une paire de gants appréciés cinq sols à mutation de seigneur et vassal. La dame Doucet transporte aussi au chapitre 7 boisseaux de froment, 4 de seigle ou mesture, 4 d’avoine, 34 sols et 2 gélines de rentes féodales sur le village d’Entreroche.

Le 27 septembre 1565, noble homme, Jean Arnaud, écuyer, seigneur de L’Isle-d’Espagnac, conseiller du roi et lieutenant général d’Angoumois, rend hommage du fief de L’Isle à l’évêque pour raison de son hôtel noble, ses appartenances et dépendances en la châtellenie d’Angoulême cy devant tenu par feues Mathurine d’Espaignac et Marguerite Doucet sa mère et prédécesseurs (8), « Homme plein d’intégrité, il fut misérablement étranglé dans sa maison en 1568 pour n’avoir pas voulu suivre les factions des Calvinistes » (9). Il laissait un fils et une fille.

En 1580, François de La Vallade est sieur de L’Isle-d’Espagnac, écuyer, élu pour le roi en Angoumois. En 1581, sa veuve Marguerite Delage est Dame de ce lieu. Elle se remarie avec Denis Chapiteau, sieur de Raymondias, en 1592 (10). Après arrangement à l’amiable avec les frères de La Vallade, ils demeurent en l’hôtel noble de L’Isle-d’Espagnac non loin de l’église et du moulin. Marguerite Delage meurt sans postérité et les fiefs d’Espagnac (mouvant de l’évêque) de la Font (mouvant du chapitre) passent à sa sœur, autre Marguerite, épouse du Souchet qui hérite de ses biens, un accord ayant eu lieu entre le veuf et les frères et sœurs de la défunte.

Jacques du Souchet, d’une récente noblesse de robe (11), époux de la précédente, avocat au Présidial, écuyer, est sieur de Villars et de L’Isle-d’Espagnac après 1602. Son fils Denis, époux de Jacquette Barreau l’est en 1619. Leur blason était d’or a une souche de laurier accrochée de sinople poussant deux rejettons vifs, un de chaque côté même et surmonté de trois étoiles d’azur rangées en chef. En 1636, Jacques du Souchet, écuyer, sieur de L’Isle-d’Espagnac, y vit dans sa maison noble. De sa femme, Marie Moussier, il a au moins trois filles : Madeleine née le 29 décembre 1647 et Marie le 18 juin 1649. L’aînée épousera le 29 novembre 1667 Jean Léonard de La Forestie, écuyer, sieur des Saulaies, et Marie, Jean Ballue, écuyer, sieur de Soyaux, le 4 mars 1670 (12), la troisième se marie avec Léonard Chauveaud.

Le 13 décembre 1683, il rédige son testament par devant Me Jeheu, notaire royal, en présence de Messire Jacques de Jousset, prêtre, curé de L’Isle, et de Jean Aymard, marchand apothicaire, « étant au lit indisposé de sa personne, toutefois sain d’esprit et de jugement ».

Après s’être recommandé à Dieu et avoir imploré le secours de la Très Sainte Vierge, il s’en rapporte pour ses funérailles à la discrétion de dame Magdeleine Dussouchet, veuve du défunt sieur de La Forestye, sa fille, voulant néanmoins que son corps soit inhumé dans sa chapelle de l’église de L’Isle. Il lui donne tous les meubles et « ustenciles » de sa maison à la charge de faire les frais de son enterrement et faire prier Dieu pour le salut de son âme. Il veut que soit donné à Mathurin Guyot, dit Gaillard, qui l’a servi pendant sa maladie et le sert encore, deux de ses habits d’hiver et les arrérages de la rente seconde de 3 livres qu’il lui doit annuellement. Il ordonne que lui soient octroyées 30 livres pour Marie, sa fille aînée, afin d’aider à son établissement, ainsi qu’à Pheliveau, « mousnier » au moulin de Recoux pour la sienne ; 120 livres à Léonard Chauveau, 100 à son petit-fils, aîné de défunte Marie, épouse Ballue. Tout l’or et l’argent monnayé se trouvant dans ses coffres et armoires le jour de son décès devra aller aux pauvres. Les arrérages des rentes et le reste seront pour ladite dame de La Forestie, sa fille.

La descendance mâle des du Souchet s’éteint avec lui. Madeleine, veuve de Jean-Léonard de La Forestie, hérite de son père et porte ses fiefs dans la famille de La Forestie originaire d’un château proche de Brive en Bas-Limousin, d’une noblesse vieille de plus de deux siècles (19). Son mari étant décédé, c’est leur fils, dit Léonard Il, écuyer, sieur des Aubards, qui le devient aussi de L’Isle-d’Espagnac. Il est lieutenant au régiment de Larrey en 1689, il épouse en 1690 demoiselle Marie-Rose Aymard, fille de Jean, un des pairs de l’Hôtel-de-Ville, et de Marie de La Gravière. Ils ont un fils, Pierre-Pol, leur aîné et une kyrielle de filles : Marie-Rose, Aune, Jacquette, autre Marie-Rose née le 5 août 1705 (14). Lorsqu’en 1742 il porte plainte contre des inconnus qui ont percé le mur de sa chapelle, il demeure au logis noble de La Font, près le bourg de L’Isle (15). Cette chapelle familiale avait été récemment blanchie, le marchepied de l’autel remis à neuf. Sur cet autel se dressait une Notre-Dame tenant un enfant Jésus, « le tout doré d’une ancienne dorure ». On pouvait y voir un cordon noir, sorte de litre funéraire, en faisant le tour à environ sept pieds (16) du rez-de-chaussée sur lequel étaient plusieurs écussons dont deux au-dedans de la nef représentaient les armes de défunte Madeleine du Souchet, sa mère (17). Il meurt l’année suivante, en 1743.

Pierre-Pol de La Forestie, écuyer, prend le titre de sieur de L’Isle. Il a épousé Léonarde de Pindray en 1725. Marie-Anne est née de cette union le 1er décembre 1727, Ieanne le 25 janvier 1729, François-Léonard le 21 septembre 1730, Ieanne le 15 décembre 1731, Marie le 18 octobre 1735. Pierre-Pol meurt en 1779 et il semble que François-Léonard et la plupart des filles l’aient précédé dans la tombe. Anne, à 52 ans, épouse André de Pindray, 30 ans, fils de Jean, écuyer, seigneur de Roumilly (18), le 1er novembre 1779. Il devient seigneur de L’Isle-d’Espagnac. Sa belle-mère et tante, Léonarde de Pindray, meurt à 89 ans, en 1782.

Le Chapitre cathédral réclame du nouveau seigneur en 1786, pour la prise et métairie de Chez Prévost (maison, colombier, cour, jardin, pré et terre, soit 12 journaux, 4 boisseaux de froment, 1 d’avoine mesure d’Angoulême, 30 sols, 2 gélines, le tout de cens rente directe, seigneuriale et foncière suivant les censifs de la seigneurie de L’Isle de 1562, 1565, 1570 et 1715, pour la prise du pré de l’étang, soit 2 journaux et 78 carreaux, 40 sols et 2 chapons ; pour la pièce de terre en bois taillis au-dessus du coteau de la fontaine de Lambouchier (un journal) 6 deniers de rente, le tout dû au jour et fête de Saint-Michel à la recette du Chapitre, à Angoulême. Monseigneur l’Evêque réclame, lui, hommage pour son fief d’Espagnac.

En 1789, André de Pindray figure dans l’état de la noblesse d’Angoumois sous le nom de Pindray de L’Isle. Ses armoiries sont d’azur à trois poissons, la tête tournée à dextre surmontés d’un croissant. Sa femme meurt le 13 novembre 1791. Les anciens du bourg disent qu’il se serait caché en ce lieu dans une maison qu’on montre encore, avec deux vieux serviteurs, pendant la Révolution, sauvant avec lui de l’incendie les registres paroissiaux. Dès le 29 août 1792, il se remarie avec Marguerite Chauvin sous le nom de citoyen André Pindray. Il leur naît : Marie, le 6 juin 1793 ; André, le 29 vendémiaire au III (13 août 1794) ; François-Marie en 1797 et Louis en 1798. André de Pindray, qui a repris son titre d’écuyer et de seigneur de L’Isle-d’Espagnac, meurt en son logis, le 13 février 1803.

Sa fille aînée Marie épouse à 24 ans, le 16 juin 1817, François Tarte, lieutenant du 2e Régiment de ligne, originaire de Iavrezac. Elle sera marraine de la cloche de L’Isle-d’Espagnac en 1841. Son mari, capitaine en retraite, chevalier de Saint-Louis, meurt le 1er décembre 1844 au logis. Elle est encore vivante, mais on perd ensuite sa trace.

André de Pindray, le fils, frère de Marie, épouse Marie-Lore Turcat. Il a vingt-sept ans en 1824 et est adjoint à la mairie. Sa fille, Marguerite-Léontine, meurt à onze mois, le 7 août de cette année-là. Lui-même, lieutenant au 2e Régiment d’Infanterie de ligne, meurt le 19 novembre 1834, à l’hôpital de Soissons.

François-Marie de Pindray, désigné sous le vocable de M. le Chevalier Marie de Pindray de Roumilly (13), époux de Marie-Léocadie de Chabot de Chillou, âgé de 35 ans en 1832, déclare la naissance de sa fille Marguerite-Léocadie. Il demeure encore au logis en 1846, puis on perd sa trace à lui aussi. Louis de Pindray, né en cette commune (20), propriétaire au bourg, le 29 mai 1828, est l’époux de Marie Priolaud. François-Marie-Amédée naît de leur union. Il meurt à dix-sept ans au bourg de L’Isle, le 25 avril 1846. Le père meurt au même lieu, âgé de 64 ans, le 29 février 1864. La veuve lui survit jusqu’au 21 septembre 1873, elle a 75 ans (21). Il semble qu’indépendamment de ses habitants le logis ait été un lieu de refuge pour de nombreux de Pindray qui y viennent mourir. En l’an II, il y eut Marie de Pindray, âgée de 80 ans ; puis Messire de Pindray, curé de Verrières, et Marie de Pindray, religieuse, en 1810.

B. Le logis noble de L'Isle et de La Font, dit de Pindray

Dans la deuxième moitié du siècle dernier, Gauguié écrivait : « Petit château de Pindray datant du XVIIe siècle. » Martin Buchey le pense de cette époque et Ch. Daras écrit : « modeste logis du XVIIe presque entièrement rebâti ». Ses tours, dont l’une carrée comprenait une meurtrière, ont été remontées a une époque récente.

Une carte postale le présente comme un logis du XVe restauré au XIXe.

Dans les actes notariaux du XVIe siècle, on cite l’hôtel noble de L’Isle, au bourg dudit lieu.

S’il date vraiment du xvne, le logis a pu être construit par les du Souchet ou les de La Forestie. La seule certitude qu’on puisse avancer à son sujet, c’est qu’il existe en 1742 lorsque Pierre de La Forestie fait établir le procès-verbal des dégâts commis à sa chapelle puisque sa résidence : logis noble de La Font, près du bourg de L’Isle, est mentionnée. Il est cité encore : logis de L’Isle et de La Font lorsqu’y naissent ou y meurent des de Pindray dans la première moitié du XIXe siècle.

Cependant, le nouveau propriétaire aurait découvert des vestiges de construction du XIIe siècle et un départ de souterrain.

Il n’est connu ici que sous le nom de logis ou château de Pindray, les Pindray étant les derniers nobles qui l’habitèrent de la fin du XVIIIe au milieu du XIXe.

On montre le chemin du château ou de la messe par lequel les carrosses descendaient du château à l’église et la boucle de fer où on attachait les chevaux existait encore il y a peu de temps.

Alberte Cadet

Notes :

1. D’après J. Talbert, Origine des noms de lieux.

2. Oppidum gaulois, tombes celtiques, ruines romaines, vieux chemins.

3. Ces hommages, en latin, sont conservés aux archives, série G.

4. Après la séparation des manses de l’évêque et du chapitre en 1110 ; droit
confirmé par le comte d’Angoulême le 17 janvier 1457.

5. Vigier de La Pile, vers 1750.

6. Vigier de La Pile.

7. G 46-12, Archives départementales.

8. D’après l’hommage annexé à l’acte de vente.

9. Vigier de La Pile.

10. Fut maire d’Angoulême en 1586, puis conseiller. Son écusson était meublé
de trois petits chapiteaux.

11. Issu d’un conseiller anobli en 1569.

12. Cette dernière aura un fils puis deux jumelles et mourra en couches. Elle
sera ensevelie dans la chapelle de ses parents en l’église de L’Isle-d’Espagnac.

13. D’après Vigier de La Pile.

14. D’après les registres paroissiaux de L’Isle-d’Espagnac.

15. C’est la première fois que celui-ci est nommé expressément.

16. 2,30 m.

17. Probablement celles des du Souchet et de La Forestie. Celles des de La
Forestie ne sont pas citées par d’Hozier.

18. Fief en Courcôme où il habite.

19. Il n'oublie aucun des titres de sa famille.

20. Ainsi qu’il ressort de ses actes de décès et de naissance.

21. Les renseignements concernant l’état civil sont tirés des registres paroissiaux.