En route donc, par la route du Nord. Notre première station sera dédiée au roc branlant de Saint-Estèphe, assez connu pour qu'il suffise de le mentionner, et à son collègue de la Francherie, qui partage avec lui le mérite d'être énorme et de remuer sous une faible pression. Je pense, messieurs, qu'il est inutile de vous rassurer sur le sort de ces monolithes, menacés, il y a deux ans, suivant la rumeur publique, d'aller embellir le bois de Boulogne, et d'y continuer, pour la plus grande joie des promeneurs, les tours d'équilibre qui leur ont valu leur réputation. Leur poids et l'état de nos chemins les mettent à l'abri d'un pareil voyage.

L'étang de Saint-Estèphe, voisin du roc branlant, mérite une mention à cause de son étendue de 25 hectares. Nous en longerons les bords, plantés de châtaigniers séculaires, pour gagner la tour de Piégut qui se découpe sur l'horizon de la façon la plus romantique. Les lecteurs de Walter Scott songeront involontairement aux lacs d'Ecosse décrits par l'illustre écrivain, et, pour plus d'illusion et de couleur moyen-âge, ils ne tarderont pas à découvrir le monastère de Badeix qui se cache humblement dans un pli de terrain. Une grande église de la fin du XIIe siècle convertie en grenier à foin, des bâtiments du même temps, percés d'étroites fenêtres en plein ceintre au premier étage, et, au rez-de-chaussée, d'arcades alternativement rondes et ogivales; une salle capitulaire dont les voûtes reposent sur des colonnes monolithes; un étang entouré de rochers, où se reflètent les sombres murailles de granit; tel est le prieuré de Badeix, qui ne vaudrait pas le voyage, hormis pour des archéologues renforcés, mais qui ne doit pas être dédaigné lorsqu'il se trouve sur notre chemin.

Piégut n'est pas éloigné de là, et sa tour élancée, dominant comme un phare dix lieues à la ronde, est sans cesse entrevue depuis Nontron, parmi les grands bois si communs dans cette contrée. Ce donjon des vicomtes de Limoges, dont j'ai déjà eu l'honneur de vous dire quelques mots, est en lui-même bien peu de chose. D'un diamètre et d'une élévation très ordinaires, construit de moellons énormes et irréguliers, dont le ciment est tombé, et dont les interstices permettent aux intrépides de grimper jusqu'à la porte d'entrée, c'est-à-dire à six mètres environ, il ferait en plaine peu d'effet. Mais jamais piédestal plus magnifique ne fit valoir et ne supporta une médiocre statue. La colline sur laquelle s'étendait le château, assez important d'ailleurs, à en juger par les substructions éparses çà et là, a partout des pentes très raides, et du côté où elle se rattache au plateau, un amoncellement de roches forme comme une motte naturelle. Il va sans dire que c'est au sommet de ce cône, perfectionné par eux, que les ingénieurs du XIIIe siècle assirent leur maîtresse tour, et s'ils ne se préoccupèrent alors que de la force de la situation, toujours est-il qu'ils créèrent pour la postérité une ravissante décoration d'opéra. Vous verrez, messieurs, ce joli coin de terre, vous gravirez ces pentes gazonnées d'où s'élancent parmi les blocs de granit les hautes tiges des futaies, et que baignent des eaux limpides, couvertes de nénuphars; vous contemplerez du sommet l'immense horizon qui se déploie de toutes parts et que l'automne va parer bientôt de ses teintes mélancoliques. Alors, si vous êtes poètes, ou artistes, ou antiquaires, vous vous oublierez au milieu de ces ruines, à rêver, à dessiner, ou à prendre des mesures; que si au contraire vous êtes, ce qui vaut bien autant, des agriculteurs quand même, choisissez un mercredi et allez tout droit au village, vous trouverez à qui parler.

Dans la hiérarchie des foires et marchés, Piégut occupe le premier rang. C'est la gloire du canton, c'est le rendez-vous et le trait-d'union de trois provinces qui y viennent échanger leurs produits; c'est là enfin (sauf votre respect, mesdames) que trône la fine fleur des New-Leicester et des Yorkshire, unie aux races périgourdines, dans un grognement fraternel... mais ce n'est pas votre affaire ni la mienne; je laisse à de plus autorisés et de plus compétents le soin de célébrer demain, comme ils le méritent, ces précieux éléments de notre prospérité agricole, et de tresser des couronnes à leurs triomphants embonpoints.

Je ne ferai pas d'agriculture non plus, en traversant les champs, si bien cultivés pourtant, de Puycharnaud. Je vous signalerai seulement son grand château des XVIe et XVIIIe siècles, flanqué de deux grosses tours rondes, et coupé, au milieu, par un pavillon carré à machicoulis. Situé sur une colline qui domine des étangs et des prés, encadré par d'épaisses touffes de marronniers, il a, vu de la route, un aspect imposant. La construction se ressent bien un peu des rudes matériaux du pays, mais ce défaut s'efface à distance, et pour ceux qui s'approchent davantage du vieux manoir, et qui en franchissent le seuil hospitalier, j'affirme qu'ils ne songent plus aux imperfections de notre granit et à l'inexpérience de l'architecte.

Encore quelques kilomètres, et nous sommes à Bussière-Badil, chef-lieu de canton, mais très effacé par Piégut, qui n'est pas même un chef-lieu de commune. Il y avait là cependant une abbaye importante, aujourd'hui détruite, et une immense et belle église romane, à portail couvert de sculptures, à nef voûtée en berceau, à doubles bas-côtés terminés comme la nef par des absides arrondies; un vrai monument, en un mot, digne par son plan, par ses dimensions et par les sculptures de la façade et des chapiteaux, d'être cité dans le dictionnaire d'architecture de M. Viollet-Leduc, comme une des dix églises les plus remarquables du département. Mais, le courant n‘est plus de ce côté et le marché de Piégut a des attractions plus irrésistibles que cette vénérable basilique, belle encore malgré son état de dégradation.

On peut rentrer par Varaignes et Javerlhac en négligeant les donjons ruinés de Champniers et du Bourdeix, et les fourneaux éteints de la forge d'Etouars. A Varaignes la nature change, les bois disparaissent pour faire place à la vigne, nous sommes en plein pays calcaire : aussi, trouvons-nous dans la cour du château deux échantillons finement traités du dernier style gothique et de la seconde renaissance. Cette terre considérable appartenait anciennement à la maison de Lavanguyon, et, au moment de la révolution, à MM. de Montcheuil.

Avant d'arriver à J averlhac, le logis noble, à machicoulis et à fenêtres en croix, de la forge de la Chapelle, prouve que l'industrie des fers du Bandiat, si compromise de nos jours, était prospère autrefois et qu'on ne dérogeait pas à l'exercer. Le château de Javerlhac, siége d'un marquisat de la famille Texier, possède encore deux tours crénelées, de jolies lucarnes sur le toit, et un corps-de-logis du temps de Louis XII, qui ont un peu souffert des remaniements modernes, mais qui formaient, avec le pont ogival et l'église, un ensemble très pittoresque.

Ici, messieurs, vous avez le choix, ou de regagner Nontron par la route nouvellement ouverte dans la vallée du Bandiat, en saluant au passage les constructions neuves et les cultures savantes de Jommelières, l'église ruinée du Petit-Saint-Martin et la tour de Montcheuil, entrevue derrière un rideau de peu, pliers, ou de vous acheminer avec moi vers Mareuil, par un chemin qui n'est pas précisément le plus court. Vous traverserez dans ce second itinéraire, en zigzags, le petit pays arrosé par la Lisonne et qui en a pris le nom. Vous verrez sur notre route tous ces castels encore habités, qui donnent à cette partie du canton de Mareuil une physionomie aristocratique et en font comme la rue de Varennes de l'arrondissement. Puychenil qui, sous une intelligente direction, répudie les routines agricoles et reprend son ancien caractère architectural; Bernardières, qui a perdu le sien et ne rappelle guère la forteresse assiégée par Duguesclin; les Combes, charmante villa de la renaissance; La Rousselière, Connezac, dont le propriétaire attache autant de prix à conserver les traditions de l'antique hospitalité périgourdine, qu'à être un de vos lauréats habituels; Bellussières, Aucors si heureusement perché au haut d'une falaise; Saint-Sulpice, Ambelle, et tant d'autres dont le nom m'échappe. Voilà autant de haltes, et, si le temps me le permettait, de descriptions, avant d'aborder celle du grand et beau château de Mareuil, suzerain de la plupart de ces fiefs.

Par une exception assez rare en Périgord, il s'élève dans une plaine marécageuse, ce qui ne nuisait nullement d'ailleurs à sa force. Entouré de fossés profonds qu'alimentent les eaux de la Belle, formant un vaste quadrilatère irrégulier, flanqué à l'angle nord-est d'une haute tour carrée, et aux autres de tours rondes; défendu du côté de la porte d'entrée, qui s'ouvre entre deux autres tours, par un bastion élevé et par une double enceinte, il était moins pittoresque que ses rivaux de Bourdeilles, de Biron et de Beynac, mais tout aussi redoutable. Il n'avait, au surplus, rien à leur envier pour la beauté et la solidité de la construction, et ses murs, entièrement en pierres de taille, sont toujours d’un aplomb irréprochable, malgré leur état d'abandon. Il y faut signaler des décorations flambloyantes sculptées dans les appuis des fenêtres, des machicoulis et des lucarnes d'un bon dessin, et une petite chapelle à voûtes sur nervures et à tribune seigneuriale, blasonnée du lion des premiers barons, qui méritait un sort meilleur. C'est maintenant une porcherie.

Mareuil fut le berceau d'une illustre maison, qui s‘éteignit au XVIe siècle, par le mariage de son héritière, Gabrielle de Mareuil, avec Nicolas d'Anjou, marquis de Mézières. C'est aux soins de cette grande dame, dont la fille unique épousa à son tour, en 1563, François de Bourbon, prince Dauphin d'Auvergne, que le célèbre historien de Thou, abandonné des médecins et de ses parents, dut la vie dans une maladie qu'il eut étant enfant; il mentionne le fait avec une reconnaissance que doivent partager les amis des lettres. Un souvenir bien glorieux se rattache au nom de Mareuil. Trois frères de cette maison combattaient à la bataille de Bouvines, et l'un d'eux, Hugues, fit prisonnier le comte de Flandres, service signalé que Philippe-Auguste récompensa royalement par le don de la seigneurie de Villebois en Angoumois. Disons enfin que les Talleyrand ont été les derniers barons de Mareuil, et que M. le duc de Périgord en est actuellement propriétaire.

Source : Notes historiques et archéologiques sur le Nontronnais, de  Jules de Verneilh-Puyraseau.